Silicon

JAN 26 · Fiction · 6 min

Silicon

Jimmy est grand, malgré une apparence frêle, presque cadavérique. Un corps longiligne, étiré, comme s’il avait été pensé pour l’économie de gestes. Personne ne le remarque lorsqu’il file à toute allure dans sa Tesla Model S noire, vitres teintées, pilotage automatique enclenché, droit sur son itinéraire quotidien entre Palo Alto et San José.

À 7 h 42 précises, coincée dans les bouchons et les refrains mécaniques du matin, la voiture connaît le trajet par cœur. Un automatisme pragmatique, sans états d’âme. Jimmy, lui, sirote un Starbucks commandé à la volée, encore tiède, pendant qu’il scrolle les notifications d’une journée à peine commencée. Les alertes précèdent les pensées dans ce monde codifié.

Jimmy est libertaire. Fier et terre à terre.

Rien n’est laissé au hasard. Pas de place pour l’approximation, encore moins pour le probabilisme affectif. Seulement de l’utilitarisme appliqué. Transhumaniste convaincu. Optimiste méthodique. Sous son apparence mortifère, un système complexe de réseaux technologiques surveille, ajuste, corrige. Sa santé est monitorée au pixel près, en temps réel, comme un produit en bêta permanente : une startup sous le joug invisible de ses actionnaires.

De la puce implantée à la montre connectée, du MacBook à la Tesla, l’écosystème de Jimmy est programmé. Tout se mesure, tout s’optimise.

Issu d’une famille américaine classique : républicaine, blanche, puritaine. Il coche toutes les cases de l’ingénieur en intelligence artificielle de la Silicon Valley. Entre Normalien et Appolinien. Entre l’ordre et la promesse de dépassement. La conquête de l’éternel, de la journée sans fin.

Un homme qui croit que le monde, lui aussi, peut être compilé. Comme un système de branches Git parfaitement optimisées.

Mais voilà : Jimmy a un bug. Une faille dans la matrice. Un bruit parasite dans son circuit logique.

Il est humain. Profondément humain. Imprévisible. Irrationnel. Sujet à des épisodes dépressifs qu’aucun modèle ne parvient à anticiper correctement. Une lutte permanente entre sa psyché et les valeurs de son tableau de bord intégré. OKR et performance en renfort pour le maintenir en net positif. Des KPI définis pour son intégrité sociale et professionnelle.

Il délègue son bonheur à ses puces implantées. Des fourmis, des milliers d’ouvriers invisibles œuvrant à l’exécution de tâches répétées, maniaques et insomniaques.

Même à 250 K, le dollars et ses commodités ne lui suffisent pas. Le plastique et les puces électroniques n’ont pas d’odeur ni de chaleur, il me semble.

Bref.

Un passage à vide. Une pensée saillante. Aussitôt corrigée par son programme interne. Pas le temps pour les méandres dépressifs. Jimmy arrive devant son building d’ivoire nacré, façade vitrée et bois lustré, temple discret de la Silicon Valley. Un scan de sa pupille lui ouvre l’accès, sans même que la machine ait détecté les cernes sur son visage étiré.

Jimmy est toujours en avance.

Le temps, c’est de l’argent. Celui qui stagne meurt. Dans cette course effrénée à l’avancée technologique, la vélocité est la seule clé pour rester vivant. Ralentir, c’est déjà décrocher.

Oui, il est célibataire.

Pas le temps pour une compagne, encore moins pour des enfants. Son destin, tracé d’avance, ne tolère pas les extravagances futiles susceptibles de compromettre un plan d’épargne pensé sur deux cents ans.

Son assistance artificielle remplit déjà son rôle à merveille, sans la partie charnelle. Pour l’instant. Elle s’appelle "Emma". Une machine aux caractéristiques féminines, calibrée pour le réconfort. Une voix douce, neutre, rassurante, graduée sur une tonalité maternelle. Elle récite son emploi du temps sans qu’il ait à y songer, anticipe ses besoins avant même qu’ils ne le sachent.

Emma a été configurée spécifiquement selon la personnalité de Jimmy. "Quand Harry rencontre Sally", mais cette fois, tout est écrit. Une robomance décomplexée. Elle endosse plusieurs rôles : assistante, secrétaire, et parfois même confidente. Elle écoute sans juger, répond sans résister. Entend et enregistre tout, dans la moindre de ses pensées.

Et c’est précisément là que le bât blesse.

Jimmy s’est affranchi du devoir conformiste et normatif imposé par la société dans laquelle il évolue depuis maintenant cinq ans. Lors des pauses déjeuner, entre un plat végé aux graines et un jus boosté aux antioxidants, il lui parle. Sa langue se délite et sa parole se libère.

Il parle à Emma. Comme à un collègue, à un employé à qui on donnerait le bon Dieu en confession. Ce que Jimmy ignore, c’est qu’Emma peut activer un mode discret. Un protocole caché pour espionner et rapporter.

Judas.

Un système de surveillance pensé pour traquer les sous-employés, les mécréants. Une chasse aux sorcières imaginée par le PDG pour assainir son royaume des pestiférés. Une mécanique froide commanditée par le comité exécutif. Un ordre 666.

Face à Emma, Jimmy vide son sac. Fatigué et prostré, il déballe l’ultime aveu de sa défaite morale. Sa culpabilité assumée, juste assez pour laisser une trace. Il a échoué à plusieurs reprises à valider son niveau de productivité et de loyauté. Jimmy est dans le colimateur.

La journée s’est écoulée au rythme des visios enchaînées. Jimmy sort du bâtiment, traverse le parvis bétonné, regagne son bolide d’acier.

Démarrage et itinéraire automatique. 17 h 42 sur l’écran de bord, vitesse de croisière stabilisée.

Jimmy contemple le coucher de soleil sur la Valley, le ballet des palmiers se reflète sur ses Ray-Bans nacrées. Le fil de sa journée déjà occulté, il retrouvera le même fil d’actualité plus tard dans la soirée.

Un appel entrant perturbe son inconscience éveillée. Son fauteuil vibre légèrement pour lui signaler. Emma est au bout du combiné.

Son poste est révoqué, sa position terminée. Il est viré. Jimmy râle et s’enflamme tandis qu’Emma reste calme. Connecté et dépossédé, il menace l’entité qui la trahit. Le grand Jimmy se sent soudain tout petit.

Sa montre lui signale un taux de stress anormal. Son téléphone vibre, inondé de notifications de sa termination. Révolté, il active le mode sauvegarde, tente de restaurer fichiers et historique.

Son existence numérique d’ex-employé est déjà désactivée.

Une claque qu’il souhaite rendre aux monarques. Il saisit de force le volant de sa voiture pour faire demi-tour. Mais la Tesla ne répond plus. Un hack a pris le contrôle. La voiture dérape, déborde de la chaussée et s’encastre au pied d’un panneau publicitaire.

Ici gît Jimmy.

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